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FUREUR SUR LA VILLE. Cy Endfield. 1950

2 titres américains : TRY AND GET ME et THE SOUND OF FURY


Howard Tyler (Frank Lovejoy) rentre chez lui en auto-stop après avoir passé un séjour dans une ville voisine en vue d'y rechercher du travail. C'est pour lui un nouvel échec et la tension monte au sein de sa famille. Quelque temps plus tard, dans un bar/Bowling, il sympathise avec Jerry Slocum, un jeune homme élégant et plein d'assurance. Découvrant ses problèmes financiers, Jerry lui propose de l'aider à trouver du travail, mais reste d'abord assez vague puis devant l'intérêt d'Howard, fini par lâcher…qu'il s'agirait de lui servir de chauffeur au cours de ses braquages. Surpris Howard décline l'offre, puis finit par accepter mais il n'ira jamais plus loin que d'attendre Jerry et faciliter sa fuite. Pendant quelques temps, ils multiplient les braquages de petits commerces des environ. Puis Jerry lui annonce qu'il prépare le coup qui va les mettre à l'abri du besoin. Howard le prévient que ce sera pour lui le dernier sans savoir exactement dans quoi veut l'embarquer son complice. Une nuit, il enlève Donald Miller, le fils d'un richissime citoyen de la ville, afin de lui soutirer de l'argent. Mais alors qu'il devait garder le jeune homme dans une cabane isolée, arrivé sur place Jerry l'attache, le bâillonne et le massacre à coups de pierre avant qu'Howard ne puisse intervenir.


Le film s'ouvre sur des images saisissantes, on est pris à la gorge immédiatement et Endfield ne nous laissera jamais respirer jusqu'à la fin. 

Un prédicateur interpelle la foule des passants qui s'activent dans une rue très animée et termine son discours vibrant, décousu, un brin hystérique mais sincère et touchant de naïve conviction par ces mots "Quelle est votre part de culpabilité dans le malheur du monde ?" . Pour toute réponse, il est bousculé, tombe au sol alors que la pile de documents qu'il s'apprêtait à distribuer vole en l'air, est éparpillée autour de lui et aussitôt piétinée par la foule. Sur un prospectus, en gros plan, On peut lire "Heed thy god" (Ecoutez votre dieu)…On retrouvera bien plus tard la suite de cette scène en ouverture de la dernière partie du film. La foule qui s'activait, c'est celle qui se précipitait à un lynchage. Je dirais peu de choses sur cette dernière partie, sinon qu'elle inciterait plus à la misanthropie qu'à l'amour de son prochain et ne montre pas le retour (je cite une autre partie de son discours) "…aux vraies valeurs" souhaité par le prédicateur. 

Ce Film Noir basé sur un authentique fait divers des années 30 montre, comme rarement je l'ai vu dans le cinéma américain, le drame du chômage et défend la thèse que la misère sociale est un pousse au crime. Tyler est montré comme un type tout à fait ordinaire, qui a fondé une famille qu'il rêve de rendre heureux ou au moins qu'il espère pouvoir faire vivre dignement et qui confronté à une longue période de chômage, accepte à contre coeur d'accompagner le parcours criminel d'un jeune homme sans états âmes. A part dans certains films des années 30, j'ai rarement vu un film Made in Hollywood dans lequel les problèmes d'argent sont aussi brutalement montrés, par petites touches d'abord discrètes mais qui finissent par s'accumuler et par créer un climat (déjà) oppressant bien avant l'intrigue de pur polar. Dans la première partie du film les dialogues ou il est question d'argent sont en effet omniprésents au sein d'un couple à fleur de peau. Au dehors aussi bien qu'en famille, le harcèlement est perpétuel accentuant la fébrilité de Tyler. Lorsqu'il passe en coup de vent devant la maison d'un couple de voisins, on entendra la femme demander "Il a demandé sa facture". lorsque Tyler donne à son fils, semble t'il de manière inhabituelle, les 50 ct qu'il demandait pour sortir avec ses copains, sa femme surprise et enthousiaste croira que Tyler a enfin trouvé du travail et changera soudain de visage (C'est admirablement joué). En permanence, on lui réclame de l'argent : sa femme, les commerçants, son fils…Lorsqu'il s'étonne du prix d'une simple bière, un barman lui dira "Et Bien oui, tout augmente", etc…

Plus tard, une fois les crimes accomplis, c'est l'étude presque clinique des personnalités bien différentes des deux hommes qui préoccupera surtout Endfield. Le contraste sera encore plus saisissant après le meurtre entre, d'une part, celui qui a pris la mesure de ses actes et qui est seulement apaisé provisoirement lorsqu'il se retrouve dans l'intimité de sa famille. D'ailleurs, ironiquement mais tout à fait logiquement sa femme, depuis qu'il a "retrouvé du travail" et qu'il ramène de l'argent à la maison, est beaucoup plus sereine et recommence à rêver d'un futur plus heureux. Symboliquement, c'est aussi souligné par le fait qu'elle soit enceinte. Elle est très radieuse…mais lui, accablé de remords et déjà persuadé au fond de sa fin prochaine, a tout l'air d'attendre un futur orphelin.

A l'opposé, on verra le comportement serein de son complice. Alors que Tyler a découvert la peur et est obsédé par les images du crime, le jeune Slocum continue de vivre comme avant. Il ironise même sur la nervosité de Tyler mais lui propose tout de même une escapade loin de la ville. Au cours du séjour, Slocum cherche à lui mettre dans les pattes pour le "distraire" et pour le "décoincer" Hazel, une petite brune disgracieuse, timide et…coincée, parfaite antithèse de Velma (Adele Jergens) sa propre petite amie, une blonde sure d'elle, au fort tempérament et au rire tonitruant. Mais rien n'y fera, bien au contraire, le contraste n'en sera que plus grand entre les deux insouciants et les deux tourmentés, incompatibles et inconciliables. Endfield montrera la joie de vivre de deux êtres méprisables (c'est le regard porté sur eux par Endfield en tout cas), le violent, le tueur et la séductrice superficielle, vénale, étant montrés comme apparemment mieux armés pour le bonheur que la pure et naïve vieille fille écoeurée par le comportement impudique du couple mais en réalité secrètement envieuse de la saine sensualité qu'ils affichent. Tyler lui n'en est de toute façon plus là. Il ne regarde déjà plus au dehors, les yeux dans le vide. La tension générée est alors incroyable et trouvera son apogée une nuit dans deux scènes extraordinaires, relatant des évènements qui se succèderont au cours de la nuit, d'abord dans une boite de nuit entre les 4 personnages puis dans une chambre de motel entre Tyler et Hazel. Je n'en dit pas plus. J'en profite néanmoins pour glisser un mot sur l'interprétation du quatuor qui est remarquable avec une mention spéciale pour celle de Frank Lovejoy qui est extraordinaire et bouleversant dans ce rôle. L'apogée pour Bridges, remarquable lui aussi, interviendra plus tard, dans la partie finale du film.

Le film est parsemé d'autres scènes mémorables, en voici une dernière. On assistera à la lecture d'une lettre de Tyler par sa femme, admirable d'intelligence et de lucidité et absolument sans complaisante par rapport à la gravité de ses actes. Prise par l'émotion elle ne pourra aller au bout et c'est le journaliste responsable des articles les plus durs sur l'affaire qui terminera la lecture et prendra conscience que la répartition des êtres humains est plus complexe que ce qu'il proclamait à longueur d'articles et dans ses propos avec son entourage. Certains de ses confrères l'avaient mis en garde contre les excès de la presse à sensation qui se satisfait de solutions faciles et ils avaient tenté en vain de lui faire prendre conscience de sa responsabilité de journaliste à l'égard de l'opinion. Condamner par avance les suspects de l'affaire et s'adresser trop directement aux émotions des lecteurs, peut en effet libérer leurs pires pulsions de vengeance. Je n'en dis pas plus sur cette partie finale si ce n'est que partant du même fait divers, on peut arriver à des conclusions comparables mais en employant des moyens tout à fait différents. Les détours que prenait Fritz lang dans FURY, sa virtuosité, ses manipulations et ses tours de passe-passe sont remplacés ici par la sécheresse de style, les émotions fortes et la tension hors du commun suscités par le film d'Endfield dont le style se caractérise aussi dans ce film ci par ses gros plans étonnants sur des visages tour à tour affolés, effrayés, écoeurés ou remplis de haine.

J'en termine…Dans le genre Policier/Film noir, ce film a été une des plus monumentales claques que j'aurais reçu au cours de ces dernières années. Je ne vois pas trop comment ni pourquoi on pourrait ne pas recevoir la même rouste en le découvrant, sauf peut être à considérer que contrairement à la thèse développée "…Le crime, Monsieur, c'est dans le sang". Endfield, qui avait déjà eu par le passé des soucis en raison de ses opinions politiques très à gauche, n'a pas arrangé sa situation avec celui la. Alors Il a préféré prendre l'air (y'a de ces trouillards) par peur sans doute de recevoir une piqure, de finir dans le toaster ou dissous dans l'acide mais on peut pas non plus tout à fait leur donner tord aux ricains car le mauvais esprit poussé à cette extrémité là, c'est anti-patriotique. Comme disait je ne sais plus quel extralucide un jour sur ce forum, en gros (Je charrie un peu) "...le cinéma hollywoodien, c'est le cinéma du rêve, du glamour et des héros agiles…et pis c'est tout ". Ben non, il en faut pour tous les gouts.

J'ai vu très peu de films de ce cinéaste. 2 films d'aventure ZOULOU et L'Ile MYSTÉRIEUSE ainsi que 2 autres polars, TRAIN D'ENFER avec Stanley Baker, Herbert Lom, Peggy Cummins et Patrick McGoohan et THE UNDERWORLD STORY avec Dan Duryea, Herbert Marshall et Gail Storm. Je parlerais du dernier dans les prochaines semaines.


Inédit à la télévision mais je pense qu'il est visible sur la toile. Je viens de le revoir dans une version sous-titrée (par l'ami d'un ami).