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Avec Howard Duff (George Morton), Dan Duryea (Johnny Evans), Shelley Winters (Terry), Barry Kelley (McCandles), John McIntire (Nick Avery), Tony Curtis (Joey Hyatt)

Le port de San Francisco, la nuit. Deux agents des stupéfiants guettent le débarquement d'un marin. Les policiers souhaitent l'interpeler et avec lui l'homme venu à sa rencontre mais au moment ou ils se manifestent, le jeune marin est abattu par son contact qui parvient à s'enfuir. Sur le jeune homme, les inspecteurs retrouvent l'héroïne qu'il transportait. Ayant identifié l'assassin, la police se lance à sa recherche mais juste avant leur arrivée à son domicile, l'homme est à son tour abattu par un tueur qui a le temps de voir les inspecteurs avant de s'enfuir. Leur seule piste pour identifier les membres de l'important réseau de trafiquants internationaux qu'ils traquent en vain depuis des années s'arrêtant après la mort de ces rares témoins, en désespoir de cause Morton propose d'essayer de convaincre un homme qu'il avait fait condamner à perpétuité, qui connait parfaitement le milieu, de collaborer avec la police et d'aider Morton a infiltrer la filière. Il fait donc sortir de prison Johnny Evans et après un périple qui leur permet d'identifier différents membres du réseau, il parviennent jusqu'à Tucson et découvre qu'une livraison de drogue va prochainement passer la frontière avec le Mexique…

Les agents fédéraux qui risquent leur peau en infiltrant des organisations criminelles, c'est une trame de base qui a beaucoup servi. On l'a vu chez les inspecteurs des postes (Echec au hold-up/Appointment with Danger) dans lequel Alan Ladd était recruté par une bande préparant le braquage d'un fourgon postal. Dans La brigade du suicide/T-Men, c'était des agents du trésor qui infiltrait un réseau de fabricants de fausse monnaie. Dans un autre film d'Anthony Mann, Incident de frontières/Border Incident, l'action se situait dans le milieu des travailleurs clandestins exploités et assassinés par des passeurs, sans parler des multiples films mettant en scène les G-men, dont le prototype ou le modèle reste sans doute le bien nommé G-Men/Guerre au crime de Wiliam Keighley. Ici, il s'agit donc d'agents des " Narcotics " qui infiltrent un réseau international de trafiquants de drogue. On voyage donc beaucoup, de San Francisco à Vancouver, puis on rejoint Tucson et le Mexique.

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Cela dit, même si les péripéties ne manquent pas, ce n'est pas tellement son scénario finalement très conventionnel qui fait l'intérêt du film, son point (très) fort c'est son casting d'enfer. L'histoire est racontée en voix off par l'inspecteur Morton (Howard Duff), dont l'interprétation solide et comme d'habitude sans éclat -voir même le coté froid et raide- sert parfaitement ce personnage de flic antipathique introduit dans le milieu des trafiquants par le véritable personnage central du film, ce Johnny Stool Pigeon (Johnny le mouchard), Johnny Evans (Dan Duryea) qui fut son ami d'enfance mais qui avait mal tourné et qu'il avait même contribué jadis à capturer. Condamné à la prison à vie à Alcatraz, Johnny Evans est rempli de haine pour Morton et pour tous les représentants de l'ordre. Lorsqu'on le découvre pâle et inquiétant sous la lumière brute d'un couloir d'Alcatraz, le commentaire en voix off nous dit : "He was a gangster and a hoodlum and he hated every cop that ever breathed/C'était un gangster et un voyou et il détestait tous les flics qui respirent". Il accepte malgré tout la proposition de Morton devant le cadavre de sa femme qui vient de mourir d'une overdose mais la tension est énorme entre les 2 hommes et elle amène une première dose de suspense. Cette histoire d'amitié trahie et le contraste entre ces 2 personnalités et leurs interprètes est très intéressante car le plus sympathique des 2 n'est pas forcement celui qu'on croit.

Le "salopard" est d'ailleurs interprété par un formidable Dan Duryea qui offre une palette très variée. Plein de haine d'abord, rejetant violemment la proposition de son traitre à lui, l'ami d'enfance passé dans l'autre camp…puis on le verra anéanti, bouleversé par la mort de sa femme et rendu ainsi fragile alors que Morton tente de le persuader qu'il doit collaborer…Puis bientôt ricanant quand il jouera avec les nerfs de Morton lui promettant qu'il ne verra pas la fin de l'enquête. Il aide néanmoins Morton a endosser l'identité d'un trafiquant de drogue. Morton devient ainsi Doyle au curriculum vitae chargé. Il se fait même houspiller par Evans lorsqu'il manque de conviction dans ce nouveau rôle (çà aurait pu être d'ailleurs aussi l'acteur Duryea qui engueule Duff pour le même manque de conviction…). Cela dit, à sa façon de surveiller Morton du coin de l'oeil, semblant près à profiter du moindre faux pas, on est persuadé qu'à la première occasion il va tenter de se débiner, qu'il va même carrément descendre son ex-ami ou qu'il va le trahir auprès de la bande de trafiquants.

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Pourtant, ce "violent" est aussi plus humain et sensible que Morton qui ne s'intéresse à rien en dehors de sa mission. Il ne prête par exemple nullement attention au 3ème personnage important de cette histoire,Terry, qui pourtant très attirée par lui, finira par se pendre au cou d'Evans. On la découvre à Vancouver ou les 2 faux trafiquants tentent d'infiltrer une entreprise d'import-Export dirigée par McCandles, le patron local du trafic. Méfiant, celui ci charge Terry, sa petite amie, de les surveiller mais elle profite de l'occasion pour prendre la fuite. Le personnage est interprété par une Shelley Winters, déjà rondouillarde et dans un registre qu'on lui connait : suppliante, geignarde…Touchante ou agaçante. Elle se pend au cou du premier venu, se dandine dans des robes trop serrées, porte des chouchous dans les cheveux, pouffe de rires à la lecture d'une bande dessinée. Elle a déjà bien vécu et dira à Evans qui hésite à la serrer de trop près : " Don’t be scared. I bruise easy but I won’t break/ N'ai pas peur. Je marque facilement mais ne casse pas ". Le modèle de ce type de personnage, bien que venant postérieurement, serait Ginnie, la petite prostituée interprétée par Shirley Maclaine dans le sublime "Some Came Running" de Minnelli.

Un mot sur les seconds rôles dont certains sont formidables. Dans celui de McCandles, on retrouve un habitué du genre, Barry Kelley, qu'on a vu souvent en méchant à col blanc, dont 3 ou 4 fois en avocat véreux. Ici, il passe presque inaperçu contrairement à John McIntire, extraordinaire en chef mafieux qui n'en a pas l'air. C'est le riche propriétaire d'un ranch situé à proximité de Tucson, elle même opportunément proche de la frontière mexicaine. Il faut le voir affable, presque tout le temps hilare dans sa tenue de cow-boy d'opérette assez grotesque. A l'hôtel de Tucson, on re(croise) aussi le chemin de Joey (Tony Curtis), le tueur à gages muet de l'organisation. Il avait failli être surpris par les flics après l'exécution d'un témoin gênant et passe son temps à surveiller Morton se contentant de fronçer les sourcis dans un effort pour se rappeler ou il l'a vu auparavant. Pourtant sa présence silencieuse et inquiétante donne quelques bonnes scènes, parmi les plus intéressantes visuellement et celles qui amènent le plus de suspense.

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Notamment une scène située dans le bar de l'hôtel ou sont descendu les 2 Stool Pigeon. Castle et son chef opérateur jouent de la profondeur de champ pour nous montrer tous les protagonistes importants dans toute l'ambiguité de la situation du moment car on est persuadé que Duryea est sur le point de trahir Duff, ce moment clé se déroulant sous les yeux de Curtis. Même si l'originalité de la mise en scène de castle est moins évidente que dans certains de ses films " d'Horreur " ou que dans d'autres films noirs, il montre tout son savoir faire au moins dans une autre scène, la 1ère dans laquelle on découvrait le tueur muet qui échappait de justesse aux enquêteurs de police se rendant chez un témoin clé. Le travail sur les images est lui assez anonyme, on est loin en tout cas des recherches visuelles de Étrange Vacance/When Strangers Marry  ou des vues superbes sur la ville de Chicago magnifiquement mise en valeur dans Une Balle dans le Dos/Undertow. En revanche, bonne direction d'acteurs car dans ce rôle qui pouvait entrainer quelques excès de la part de John McIntire, il en fait beaucoup mais pas trop…

NB : Pour l'anecdote, 3 ans plus tard, Tony Curtis se verra offrir un autre rôle de sourd muet dans le film " Flesh and Fury " de Joseph Pevney. Qu'est ce qu'il avait Tony, c'est son accent New-yorkais qui posait problème ?