DarkWaters

Avec Merle Oberon (Leslie Calvin), Franchot Tone (Le docteur Grover), Thomas Mitchell (Mr. Sydney), Elisha Cook Jr. (Cleeve), John Qualen (L'oncle), Fay Bainter (La tante), Rex Ingram (Pearson Jackson)

Leslie Calvin est une des rares rescapées du naufrage d'un navire coulé par les allemands dans lequel ses parents ont péri. Traumatisée par ce drame, assaillie de cauchemars, craignant même de perdre la raison, elle commence une correspondance avec sa tante qui lui propose de venir la rejoindre en Louisiane ou elle dirige avec son mari une plantation isolée. Leslie fait la connaissance de cette oncle et de cette tante dont parlaient sa mère mais qu'elle même n'avait jamais rencontré. Elle rencontre aussi Mr. Sydney, l'homme de confiance du couple qui semble prendre toutes les responsabilités et Cleeve, le contremaitre de la plantation. Dès son arrivée, elle fait aussi la connaissance du bienveillant docteur Grover…Bientôt des phénomènes inexpliqués se produisent dans la maison et elle commence à entendre des voix qui l'appelle...

 

Mélange de film noir et de film gothique moyennement convaincant pour un Noir de André De Toth en raison notamment de la mollesse du couple vedette (Franchot Tone et Merle Oberon), de la modestie du budget qui a entrainé un tournage en studio alors qu'un tournage dans les bayous de Louisiane, dans des décors naturels s'imposaient. Ici, les "Dark Waters" sont manifestement reconstituées dans un coin de studio exigu, mais c'est surtout les faiblesses de son scénario qui handicapent le film par rapport aux meilleurs films montrant des "femmes en péril". Ce scénario, très fortement remanié par John Huston selon les dires de André De Toth, était du à Joan Harrison, notamment co-scénariste de Rebecca et de Suspicion, des parents assez proches du film du jour qui fera aussi bien évidemment penser à Gaslight, ou -pour revenir plus raisonnablement à la série B auquel appartient ce film- au moins prestigieux [b]My Name is Julia Ross[/b] de Joseph H. Lewis (texte en page 10 du topic).

Esthétiquement, le film de De Toth est au moins aussi réussi que celui de Lewis. La majestueuse maison de style colonial est aussi imposante que le manoir posé sur la falaise surplombant la mer de Julia Ross. La nature sauvage et hostile n'est plus ici la mer déchainée mais les eaux saumâtres des bayous qui entourent la maison mais malheureusement, à part dans le final ou cette environnement est très bien utilisé par De Toth, le reste du temps le metteur en scène s'efforce de réduire le cadre pour tenter de dissimuler la pauvreté du plateau. Les intérieurs sont en revanche très soignés. Le décor de la maison est assez riche et permet au directeur de la photo de repeindre les murs avec des ombres superbes dans de longues scènes nocturnes visuellement très réussies. Par exemple, les enchevêtrements de la vigne et les ombres des éléments en fer forgé de la décoration qui se projètent sur le sol du porche de la vaste demeure des Lamont sont autant d'effets visuels superbes paraphrasant l'enfermement de l'héroïne.

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Malheureusement, il aurait fallu que ce décor pouvant susciter l'angoisse et l'inquiétude serve un scénario solide, or ce n'est pas vraiment le cas. Ça commence plutôt pas mal. De Toth montre de manière assez habile le traumatisme de la jeune femme qui n'avait jamais connu jusque là la douleur : Une riche maison…De riches parents…mais à la disparition brutale de ceux ci, son monde s'écroule. Hantée par les images du drame, livrée à elle même et seule au monde, elle accueille comme une délivrance les lettres de cette tante qui lui propose de rejoindre sa famille installée en Louisiane. L'arrivée dans une gare vide ou personne ne l'attend réactive ses angoisses mais l'attente vaine d'un membre de sa famille lui permet de rencontrer le médecin du coin, un type serviable et sympathique qui perçoit immédiatement la fragilité mentale de la jeune femme. Rencontrés immédiatement après, Tonton-Tata ont plutôt l'air inoffensifs mais connaissant un peu par avance le programme, on se doute bien que…Surtout que l'entourage est un peu plus inquiétant. On a d'abord l'homme de confiance de la famille, celui qui a l'air de diriger tout son monde, c'est Mr. Sydney joué par le (presque toujours) excellent Thomas Mitchell et le contremaitre de la plantation, le sournois Cleeve, interprété par un autre excellent second rôle du Film Noir, Elisha Cook, Jr.

Malheureusement on ne plonge jamais vraiment dans le bayou, ces Dark Waters, ces eaux profondes et sombres qui sont à la fois les eaux qui ont engloutis les parents de Leslie, une vision traumatisante et obsédante dans son esprit…et ses Dark Waters personnelles mais c'est aussi les dangers représentés par les marécages qui entourent la demeure des Lamont…et enfin c'est sans doute aussi les sombres intentions de cette famille, ces parfaits inconnus qui contrairement à ses attentes l'accueillent froidement dans leur vaste demeure dans laquelle très rapidement Leslie ne se sent pas en sécurité et dans laquelle elle commence à percevoir des phénomènes qu'elle seule semble percevoir ! Encore une fois, on est dans du classique…Folie ? Manipulation ? Et par qui ? Le problème, c'est que pas un seul instant on ne doute de la santé mentale de l'héroïne comme on ne doutait pas de celle de la Julia Ross du film de Lewis. En revanche, alors que dès les 1ères scènes, on découvrait que tous les "tortionnaires" de julia Ross -la mère, le fils, le majordome, les domestiques- étaient du "complot" pour la rendre marteau et que, dans le même film, le Zorro potentiel de l'histoire, le voisin de Julia et son seul ami à Londres…y restait et menait une enquête dont on ne savait rien, en revanche, dans le film de de Toth, on ne sait pas qui est qui avant le dernier tiers du film mais le scénario n'exploite pas tout le potentiel d'une situation complexe aux multiples personnages : Les époux Lamont, le majordome, le contremaître, le médecin….et les bayous tout proches.

a André De Toth Dark Waters DVD review PDVD_006

Le personnage le plus original de cette histoire est même un des rôles secondaires, celui d'un ex-employé de la plantation, un vieil homme noir qui discrètement viendra en aide à Leslie. Il lui parle en restant dissimulé dans les hautes herbes du parc et elle le rejoint de nuit dans le bayou car lui aussi entend les voix qui appellent Leslie certaine nuit. D'autres scènes distillant un certain humour noir sont intéressantes. Notamment une scène dans un cinéma dans laquelle Leslie se retrouve coincée entre Sydney et Cleeve et empêchée de sortir alors que les informations filmées proposent un reportage sur un navire coulé et relatant le sauvetage des rescapés. Juste avant, l'inquiétant Cleeve, qui semble vouloir séduire Leslie, ne trouve rien de mieux à faire que de lui proposer une balade en bateau pour tenter de lui plaire ! Enfin, 2 longues scènes, 2 longues récréations amusantes ne rompent pas vraiment le coté angoissant de l'intrigue puisque j'ai déjà dit que cette aspect du film était un peu raté. Le docteur emmene sa "patiente" chez de bienheureux habitants du bayou, la famille Boudreaux qui sont bien pittoresques, qui parlent français (…et le couple est joué par de vrais français de naissance : Eugene Borden, le papa Michaud d'un autre film de Joseph H. Lewis, So Dark The Night et Odette Myrtyl) et les invitent à un bal nocturne animé par des musiciens cajuns. Du dépaysement et du couleur locale…mais c'est amusant et sympathique.

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Pour l'anecdote, De Toth affirmait dans son autobiographie que John Huston aurait réécrit une bonne partie du scénario. Autres collaborateurs prestigieux : Benedict Bogeaus, futur producteur privilégié de Alan Dwan dans les années 50 mas qui produisit aussi quelques films noirs comme Le passé se venge  de Robert Florey. Miklos Rozsa signe pour ce film une belle partition. Après les textes sur Pitfall, Chasse au gang, au rayon polar, du même metteur en scène il reste encore Hidden Fear avec John Payne, un film dont j'essaierais de parler rapidement.