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Scénario : Jo Eisinger
Image : William Miller
Musique : Frank Skinner
Production : Leonard Goldstein
Universal

Durée : 83 min

Avec :

Richard Conte (Fred Gilbert)
Coleen Gray (Ann Sebastian)
Alex Nicol (Le docteur Steve Anderson)
Richard Taber ('Pop' Ware)
John Alexander (L'inspecteur Gordon)
Peggy Dow (Kathy Hall)

Alors qu'il vient d'amener un blessé jusqu'à l'hôpital ou il exerce, un médecin sorti faire une courte pose est assassiné par un tireur invisible. L'enquête de la police commence. En raison du manque de pistes, les responsables de l'enquête demandent à un inspecteur qui possède des connaissances médicales d'infiltrer l'hôpital et de s'y présenter pour remplacer le médecin assassiné dans le service qu'il occupait, celui de traumatologie. Il y rencontre Ann Sebastian, la charmante infirmière en chef du service ; un interne dépressif, Steve Anderson ainsi que 'Pop' Ware, un brave type qui sert de bookmaker aux médecins...

Un film noir très étrange, qui est frustrant car très imparfait mais qui présente en germe tous les ingrédients d'un très bon film du genre. Tout d'abord, le milieu qu'il montre, le milieu hospitalier, est très inhabituel mais l'atmosphère qui habite le film est tout à fait conforme au genre. Le film baigne en effet dans une atmosphère pesante assez radicale. Il nous montre des professionnels de santé déprimés, mal payés, soumis à des pressions très fortes, à la maladie, à la mort et ainsi affaiblis, rendus perméables à des tentatives de manipulation dont les conséquences étaient graves. Le chantage et les manipulations permettaient à un trafic de drogue de se mettre en place au sein d'un célèbre hôpital New-yorkais et ceci avait pour conséquence que des blessés et des malades subissaient de mauvais traitements...D'ailleurs, le sujet et son traitement ont tellement plu que la production a été contrainte d'inclure un avertissement en préambule du film. Richard Conte annonce lui-même que "toute resemblance avec des évènements, etc…". Bref, ce n'est pas à l'hôpital Bellevue et ce n'est pas à New-York que l'on verrait çà. L'atmosphère inquiétante, elle commence même avec l'hôpital lui même que l'on ne quittera presque pas. De l'extérieur, il semble gigantesque et ressemble à une forteresse écrasante ou à une prison mais c'est dans ses murs que nous verrons essentiellement les personnages déambuler dans des couloirs presque vides qui font la aussi davantage penser à une prison qu'à un hôpital, ce qui renforce l'atmosphère claustrophobique et pesante qui baigne tout le film. On peut même considérer que la figuration et les seconds rôles insuffisants viennent involontairement servir le film.

Même si on se retrouve plongé dans un cadre hospitalier au milieu de personnages au statut social supérieur à celui que l'on côtoie habituellement dans le genre, on est loin d'avoir l'impression d'évoluer dans un milieu favorisé. On perçoit même une grande détresse chez ces gens eux aussi fragilisés par un travail harassant et déprimant et malgré tout sous payé. Celui pour qui les problèmes d'argent tournent même à l'obsession, c'est Steve Anderson, un interne qui partageait la chambre du médecin assassiné et qui devient celui du "docteur" Gilbert. C'est un type amer qui se plaint de ses conditions de travail et qui est plein de hargne envers ses collègues bien installés qui gagnent très bien leur vie alors que lui rêve de s'installer à son compte mais ne le peut pas en raison d'un traitement insuffisant et peu en rapport avec son niveau d'étude. C'est aussi pour cette raison qu'il renonce pour l'instant à épouser sa petite amie Kathy (Peggy Dow), une élève infirmière.

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Le second personnage important, c'est l'infirmière en chef du département de traumatologie, la charmante et mystérieuse Ann Sebastian. Elle avait la réputation d'être la petite amie de l'homme abattu mais elle s'en défend éveillant par la même les soupçons des enquêteurs avec lesquels Gilbert est en contact secret permanent. Gilbert est d'emblée très séduit par la jeune femme mais elle semble sur la réserve et une certaine gravité émane d'elle. Cela renforce le trouble né chez le faux médecin mais leur histoire d'amour est pour ainsi dire clouée sur place par la part de culpabilité de l'infirmière. Malgré tout, même si cet aspect est peu satisfaisant, cette histoire d'amour contrariée -morte avant même d'avoir débutée- est elle aussi originale. Le dernier personnage important, c'est 'Pop' Ware, un inquiétant vieux bonhomme qui vit dans les entrailles de l'hôpital et qui fait office de gardien et surtout de garçon d'ascenseur. Il est également le bookmaker du personnel de l'hôpital et éveille les soupçons de Gilbert quand celui ci s'aperçoit que Pop ne réclame jamais les dettes des parieurs malchanceux.

Comme je le disais en préambule, le film n'est pas sans défauts. Peu de personnages, çà signifie aussi un suspense (quasi) inexistant quant à l'identité du ou des coupables. D'autre part, les bavardages entre policiers sont trop longs et trop nombreux mais leurs dialogues sont très bien écrits. Ils sont aussi déprimés et déprimants que les cadres hospitaliers ! Plus grave, les développements de l'intrigue sont assez faibles. Le fait que la mission du faux docteur est demeurée secrète entraine une méprise et après l'assassinat d'un second médecin, les soupçons se porteront sur Gilbert mais c'est un artifice de scénario, un rebondissement qui ne sert en rien le sujet traité. Même chose pour les développements de l'idylle entre les 2 personnages principaux. Cette non histoire d'amour est originale mais comme pour les non…n'importe quoi, çà signifie qu'il ne se passe pas grand chose.

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A la mise en scène, le travail de George Sherman est très statique et anonyme. Les très longues scènes au cours desquelles les policiers devisent sur l'enquête sont filmées de manière ennuyeuse en longs plans fixes qui trahissent un manque d'imagination flagrant. Cependant, Sherman réussit quelques très bonnes scènes : Celle d'ouverture qui montre la promenade de l'interne puis son assassinat aux abords de l'hôpital ; la course poursuite (presque) finale dans les entrailles de l'hôpital puis au dehors et enfin les adieux des 2 personnages principaux ou Sherman parvient à montrer avec finesse et sensibilité la complexité des sentiments du policier qui malgré le devoir accompli éprouve de la compassion pour le/les coupables. Gilbert/Conte est à ce titre le seul personnage "humain" du récit. En tant qu'interprète aussi, il se détache largement du lot. Son regard notamment était un des plus expressif de tous les héros de film noir. Il faut aussi le voir se raidir, devenir compact et hermétique à une tentative de rapprochement amené par Ann. L'interprète du rôle, Coleen Gray -que j'aime bien- n'est pas très bien servie par un scénario qui ne semble pas savoir quoi faire des éléments préalablement intéressants qui avaient été exposé plutôt habilement. Elle n'a pas non plus Laura de mystère qu'aurait apporté une Gene Tierney dans un tel rôle mais ce n'est pas non plus la femme fatale conventionnelle de tant de films du genre.

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Mention spéciale au vétéran Richard Taber sur lequel je ne dirais rien, sinon qu'il aurait pu jouer auprès de Lon Chaney sans maquillage (il avait débuté au cinéma en 1915 mais a eu une toute petite carrière). IL jouait l'inquiétant et bien glauque gardien et avait du taper dans l'oeil de Richard Conte car on le retrouvait quelques mois plus tard à l'affiche d'un autre film noir dans lequel Conte jouait le 1er rôle : Under the Gun de Ted Tetzlaff. Pour l'anecdote, je devrais peut-être me taire en raison de l'actualité récente qui a vu disparaitre quelques grandes dames du cinéma américain, mais je signale tout de même que les 2 filles du film sont toujours vivantes. Peggy Dow, 85 ans, a arrêté sa carrière pour épouser un millionnaire du pétrole après seulement 9 films mais des bons et elle y était très bien ( Une balle dans le dos. L'araignée. Shakedown. Harvey. La nouvelle aurore. Face à l'orage). Quant à Coleen Gray, 91 ans, de sa filmographie abondante, je retiens ses films noirs ( Le carrefour de la mort. Le charlatan. I'll Get you for This. Le 4ème homme) . 

(x) Au cours d'une des rares scènes tournées en extérieur, on voit Richard Conte et Coleen Gray déjeuner dans une cafétéria sans caisses ni personnels en salle puisque le système de distribution des plats étaient "automatique". Ils étaient accessibles en glissant une ou des pièces de monnaie dans un distributeur. On voyait déjà une cafét. semblable dans The More the Merrier ainsi que dans un film de Preston Sturges mais j'ai oublié lequel. L'inventivité des américains pour le meilleur et pour le pire trouvait la encore une belle illustration.