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Réalisation : Robert Aldrich
Scénario : Lindsay Hardy et Hugo Butler
Image : Joseph Biroc
Musique : Frank De Vol
Produit par Robert Aldrich et Bernard Tabakin
Allied Artists Pictures

Durée : 82 min

Avec :

Dan Duryea (Mike Callahan/Corrigan)
Patric Knowles (Julian March)
Marian Carr (Frennessey march)
Gene Lockhart (Alexis Pederas)
Nigel Bruce (Le gouverneur Coutts)
Reginald Denny (Le major Bone)

Un détective privé d'origine irlandaise installé à Singapour est contacté par Frennessey March, son ex petite amie qui soupçonne son mari Julian de s'être embarqué dans une affaire douteuse et qui craint pour sa vie. Callahan commence donc sa surveillance mais il est très vite capturé et agressé par Johnny Chan, le chef d'un gang local et ses hommes qui lui ordonnent de convaincre son ami Julian et ses nouveaux amis membres d'un gang rival composé d'expatriés européens, de renoncer à contrôler une base arrière de son organisation située en pleine jungle à proximité d'un village abandonné. Chan les soupçonne en effet de chercher à le supplanter et à s'approprier cette planque dans le but de s'en servir comme base arrière pour un gros coup à venir. Callahan poursuit son enquête, surveille les agissements de March et découvre que celui ci est devenu un proche d'Alexis Pederas, un racketteur et trafiquant notoire et qu'avec ses hommes, Ils projetent d'enlever un scientifique de premier plan, le physicien Sean O'Connor...

World for Ransom 2

2ème long métrage de Robert Aldrich après Big Leaguer (1953), World for Ransom fut tourné en 1954 juste avant ses premières très grandes réussites [b]Bronco Apache[/b] et [b]Vera Cruz[/b]. Le film s'inspire d'une série tv [b]China Smith[/b] diffusée en 1952 dont Robert Aldrich avait réalisé 4 épisodes qu'il prolonge sur grand écran en reprenant le même interprète principal, Dan Duryea ainsi qu'une partie des interprètes secondaires. C'est ce film qui fit véritablement remarquer le metteur en scène et qui -dit-on- incita Burt Lancaster a faire appel à lui pour les deux films mentionnés plus haut qui furent tournés en cette même année 1954. On y retrouve de manière certes imparfaite déjà la griffe d'Aldrich. Il reprend ici des "standards" du film noir et malaxe le tout pour en faire -déjà- un film très personnel. Malaxer, ce n'est même pas tellement approprié car Robert Aldrich casse aussi beaucoup ! L'intrigue est pourtant très basique : Un détective privé un peu paumé. Une ex/future ? petite amie chanteuse de night-club. Un ami - et par ailleurs le rival amoureux- qui trempe dans des affaires louches et tombe sur de biens plus méchants que lui….voila pour les présentations.

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Premier point singulier, en tout cas assez rare pour être signalé, Aldrich déplace son intrigue de film noir dans un cadre exotique, Singapour. Une Singapour nocturne aux grandes artères saturées de néons dont les multiples enseignes lumineuses désignent les établissements de nuit peuplés d'aventuriers, d'expatriés douteux évoluant sous la surveillance assez lâche des colons britanniques. Dès que l'on s'éloigne des lumières, ce ne sont que recoins sombres propice aux embuscades, aux bagarres, aux enlèvements, aux meurtres. Aldrich filme les impasses, les ruelles, une multitude d'escaliers parcourus par des personnages pressés. Mais après 20 minutes, à partir de l'enlèvement du scientifique, le film tourne progressivement au thriller d'espionnage sur fond de guerre froide mais sans pour autant que le film se rattache aux films de propagande anti communiste puisque -pas difficile- les malfaiteurs cherchent à vendre leur captif aux plus offrants. L'affaire intéresse beaucoup de monde car O'Connor est une sommité dans son genre et le chantage exercé par les ravisseurs permet à Aldrich de placer pour la première fois une de ses obsessions, le péril nucléaire !!! Le titre original, World for Ransom (Le monde pour rançon) prend alors tout son sens sauf qu'ici ce n'est qu'une toile fond, un "truc" pour faire dériver le pur film noir d'abord vers le thriller d'espionnage, puis vers le film d'action voir le film de guerre. Une bascule de genres qui se matérialise aussi très concrètement sur l'écran car on passe brutalement d'un univers totalement urbain et nocturne à un univers rural de villages cernés par la jungle.

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Autre point singulier, le coté pour le moins non conventionnel du détective privé Mike Callahan qui est joué par un génial Dan Duryea. C'est l'un des Private Eyes les plus déglingué que j'ai jamais vu. La moiteur de Singapour aidant, on le le voit jamais autrement que suant et haletant. Son costume blanc est peut être celui du redresseur de tord sans reproche mais il n'a pas du voir le pressing depuis un bon moment. Callahan est parfois tabassé mais il ne donne pas sa part aux chiens, cognant ses amis presque autant que ses ennemis. Tous ses efforts désordonnés pour dénouer cette intrigue et pour tirer -croit-on- son ami du guêpier dans lequel il s'est fourré n'ont sans doute qu'un but, récupérer le grand amour perdu. Calahan avait été le petit amie de Frennessey March et il évoque fréquemment ce passé heureux mais on ne sait pas, et on ne saura jamais -surtout à la lumière des scènes finales - si cette "âge d'or" était réel ou seulement le fruit de son imagination mais ces évocations parfois tendres permettent tout de même de montrer parfois un autre versant de la personnalité fébrile et nerveuse de Callahan. Illusoire ou pas, l'idylle avait été brisé en raison de sa loyauté et de sa droiture car bien d'autres ressortissants britanniques dont son ami Julian March s'était planqués durant la guerre alors que lui ne s'était pas dérobé mais à son retour il avait été remplacé et ne s'en était jamais remis. Des années plus tard, il se plaint toujours amèrement de la trahison de Frennessey et de celle de Julian. Il se plaint de l'infidélité des amis, vitupère, geint contre l'inconstance des femmes, il violente parfois Frennessey...puis tente de se racheter. Duryea joue çà dans le registre de la fébrilité, on le voit tour à tour haletant, geignant, violent…mais finalement trompé atrocement et pour finir, touchant, bouleversant...seul, atrocement seul. A ce stade, on ne peut même plus parler de (anti)-héros "romantique" désabusé !

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L'intrigue amoureuse était potentiellement passionnante mais on n'en perçoit toute la richesse et la complexité qu'à la lumière des dernières scènes entre Callahan et Frennessey. Ce personnage est interprété par Marion Carr, la Friday de Kiss Me Deadly. Jusqu'au bout le personnage demeure une énigme. Aldrich glisse sans doute au passage un hommage à Joseph von Sternberg car l'on découvre Frennessey dans un numéro de music Hall dans lequel, grimée en homme, elle fait obligatoirement penser à Marlene Dietrich, sans même parler du cadre du film qui évoque lui aussi quelques films du maitre. Je ne développe pas plus mais à l'évidence Aldrich a sans doute édulcoré certains aspects du personnage et l'a rendu moins explicite qu'il n'aurait du…Quoique, l'autocensure a parfois du bon, ici, je ne saurais le dire.

On peut voir ce film comme un brouillon de certaines oeuvres futures d'Aldrich. La construction de ses films n'a jamais été le soucis principal de ce génial metteur en scène mais ici l'intrigue pourra paraitre un peu trop embrouillée et certains personnages secondaires sont peut-être en trop, notamment un photographe informateur de Callahan qui se trouve un peu trop heureusement au bon endroit, au bon moment. On a aussi droit à quelques péripéties pas indispensables, un coup monté avec faux-témoignage et forcément le moins pourri qui se retrouve soupçonné par la police. En cours de route, aux personnages principaux déjà nombreux, aux malfaiteurs, au gang rival, viennent s'ajouter : la police locale, les autorités britanniques, le contre-espionnage et l'armée. Çà fait beaucoup ! J'ajoute que la dernière partie qui appartient au film d'action voir même au film de guerre m'a beaucoup moins intéressé même si Aldrich réussit encore quelques scènes formidables, notamment un bluff monumental de Callahan. Enfin, le final -sublime- nous ramène au point de départ à Singapour dans une scène qui ironiquement renvoie à la scène d'ouverture du film, un Callahan -rejeté, lessivé, désespéré- retrouvant la petite diseuse de bonne aventure qui ironiquement lui avait prédit "un bel avenir".

Bilan : Un film foutraque si l'on s'acharne à regarder dans les coins. Il n'est certes pas sans défauts mais c'est le genre de films qui me donnent envie de repartir à la pêche aux raretés…quand bien même les bonnes surprises commenceraient à se faire rare. Même si à l'évidence, le film a été tourné à la va vite -parait-il en 10 jours- on sent aussi immédiatement la griffe d'Aldrich par le sens des cadrages, quelques plans inventifs et surtout par sa façon de montrer un "héros" pour le moins non conventionnel. Bien qu'il assène encore quelques âneries, pour l'analyse de la mise en scène, je renvoie le lecteur vers le texte remarquable d'Alain Silver dans son encyclopédie du film noir ainsi que les lignes tout aussi intéressantes que Noël Simsolo consacre au film dans "Le Film Noir, vrais et faux cauchemars". Ce film a été diffusé à la TV mais c'est l'un des sous titrage "professionnel" les plus médiocres que j'ai jamais vu, surement l'oeuvre d'une petite cousine du directeur de la boite (rien à voir avec la boite de pandore).