CHINAGATE

Produit, écrit et réalisé par Samuel Fuller
Image : Joseph Biroc
Musique : Max Steiner et Victor Young
Twentieth Century Fox

Durée : 97 min

Avec :

Gene Barry (Johnny Brock)
Angie Dickinson (Lia 'Lucky Legs')
Nat 'King' Cole (Goldie)
Lee Van Cleef (Le major Cham)
Paul Dubov (Le capt. Caumont)
George Givot (Pigalle)

A la fin de la guerre d'Indochine, le sergent Brock, un soldat américain, est chargé de mener un commando en territoire ennemi jusqu'à la China Gate, c'est à dire la région frontalière par où passent les armes provenant de Chine, d'identifier le dépôt de munitions des troupes communistes et de le détruire. Le colonel De Sars qui dirige les quelques troupes de la légion étrangère restant encore à sa disposition lui fournit quelques baroudeurs de diverses nationalités et lui donne comme guide Lia, une eurasienne surnommée Lucky Legs qui n'est autre que l'ex femme de Brock. Il l'avait abandonné quelques années plus tôt en découvrant que leur enfant avait des traits asiatiques beaucoup trop marqués. Malgré son ressentiment, profitant de sa connaissance du terrain, Lia guide le groupe à travers la jungle jusqu'aux portes de la Chine par ou arrive les armes alimentant les troupes indochinoises…

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La petite ville non identifiée du nord de l'Indochine que l'on découvre est totalement en ruine et en proie à la famine. Le film s'ouvre sur les images d'un enfant courant au milieu des ruines et sur celles d'un vieil homme regardant avec convoitise et commençant à sortir son couteau à la vue du petit chien que le fils de Lia fait sortir de la veste dans laquelle il le dissimulait ! Bref, la situation n'est pas brillante. Cet enfant est le personnage central du film car c'est pour lui que les 2 principaux protagonistes se déchirent et c'est aussi pour son enfant que Lia accepte cette mission qui l'oblige à trahir la communauté dont elle semble se sentir le plus proche, culturellement plus que par l'apparence car elle a des traits européens (Angie Dickinson n'a pratiquement pas été "maquillée" en asiatique pour tenir ce rôle). Lia, surnommée Lucky Legs, est une métisse vivant depuis toujours en Indochine. On apprend d'elle qu'elle a tenu différents bars et des établissements de nuit mais que le dernier ayant été détruit, elle écume depuis toute la région avec Leung, son guide, pour fournir en alcool les troupes Viet-Minh et Chinoises. C'est pour cette connaissance du terrain et ses bonnes relations avec les troupes ennemis qu'elle est choisit par le colonel De Sars qui n'a plus guère le choix que d'infiltrer les forces communistes pour tenter de stopper leur offensive car l'armée française est en pleine déconfiture, le 3 ème régiment de la légion étrangère qu'il commande ne comptant plus qu'une poignée d'hommes.

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Lia 'Lucky Legs' est un personnage dont l'obsession va tourner peu à peu à la folie. Fuller n'explique pas ses tourments intérieurs, il ne justifie pas ses actes, n'explique rien, il montre. Lia n'est pas plus pro française qu'elle n'est sympathisante communiste, non, sa seule obsession est la survie de son fils, une survie qui pour elle passe par un départ pour les États-Unis ou il sera en sécurité. C'est la promesse faite par le colonel De Sars que son fils sera envoyé en Amérique qui a incité Lia a accepter la mission…Ce qui est un peu ironique quand on sait le sort que réservera l'armée américaine aux vietnamiens…et pour le coup , oui, le gosse était plus à l'abri aux États-Unis (mais évidemment je fais de l'anachronisme car ceci Fuller ne pouvait pas le savoir ni l'anticiper). Il est évident que pour assurer leurs suivies à tout deux, elle n'a pas fait que faire du commerce d'alcool. Un prêtre (interprété par Marcel Dalio) dira d'ailleurs à Brock qu'elle s'est livrée à la prostitution et au trafic de drogues pour survivre quand il les avaient abandonné. Au fur et à mesure du périple, elle même abandonnera bien plus encore en s'engageant de plus en plus définitivement auprès des "blancs" pour que la mission réussisse. Fuller l'implique graduellement dans les actes du commando. Il commence par la montrer favorisant le passage des hommes en distrayant les troupes chinoises, puis distraire l'attention d'un soldat qui montait la garde et provoquera involontairement sa mort lorsqu'il sautera sur une mine pour empêcher le groupe de passer. Encore plus tard, c'est elle qui directement provoquera la mort d'un soldat chinois qu'elle connaissait encore plus personnellement en le distrayant pendant que Brock le surprendra par derrière. Enfin, elle finit même par tuer son fiancé, le commandant du camp Viet-Minh ou sont entreposé les munitions à détruire, lorsque celui ci comprendra les véritables raisons de l'arrivée imprévue de Lia sur le camp. Arrivée au bout de son engagement qui est aussi une forme de trahison, elle ira jusqu'au bout de sa folie "maitrisée" en se sacrifiant pour que la mission réussisse…ou plutôt pour que son enfant puisse entrer aux États-Unis.

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Le rejet de Brock provoque d'ailleurs des réactions hostiles chez ses camarades. Fuller l'exprime de manière assez fine dans le personnage de Goldie, le soldat noir interprété par Nat 'King' Cole, puisque s'il exprime son incompréhension et même sa colère à Brock, ce n'est pas en raison du racisme de son camarade qui rejète un enfant sous prétexte qu'il a un type asiatique trop marqué à ses yeux (sans jeu de mot) mais parce que lui et sa femme n'ont pas pu avoir d'enfants et qu'il trouve aberrant de rejeter un enfant quand on a le bonheur d'en avoir un…sans qu'il ai besoin de préciser…quel qu'il soit. Le reste des personnages et les discours qu'ils tiennent sont sans grand intérêt, y compris celui de Goldie lui-même qui se présente comme un vétéran de la seconde guerre mondiale, puis de la guerre de Corée et qui déclare que s'il s'est engagé dans le légion étrangère, c'est pour poursuivre la guerre contre le communisme. Globalement, toutes les scènes impliquant les mercenaires de toutes origines, dans lesquels ils se racontent ou expliquent leur motivation sont presque sans intérêt.

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En revanche, d'autres scènes rappellent le grand Fuller. Lorsque De Sars annonce à Lia que c'est Le Sgt. Brock qu'il a choisit pour diriger la mission, la scène se termine par la gifle qu'elle inflige contre tout attente à son ex-mari. Beaucoup plus tard, au milieu de la jungle, au cours d'un moment d'intimité dans une cabane perchée dans les arbres, alors que Lia vient de sacrifier un de ses amis chinois pour que la mission s'accomplisse, Brock tente de la séduire à nouveau mais chez lui ce n'est que l'expression d'un violent désir alors que Lia interprète cet élan comme l'expression de l'acceptation de tout ce qu'elle est et par conséquent de son enfant, de leur enfant. En réalité, il n'en est rien. Brock lui avoue d'ailleurs la vérité sur ses intentions ce qui provoque son rejet immédiat. Elle repousse alors violemment son ex-mari. Cette scène rappelle sans atteindre leur intensité des scènes d'attirance incontrôlable qui suivent ou précédent de violents rejets, des émotions fortes et contradictoires que l'on a déjà vu chez Fuller : entre Skip (Richard Widmark) et Candy (Jean Peters) dans le port de la drogue et entre Tolly (Cliff Robertson) et Cuddles (Dolores Dorn) dans Les bas-fond New-Yorkais par exemple. Plus tard, c'est entre Lia et…son nouveau fiancé qui se trouve être le Commandant du camp des Viet-Minh que l'on retrouvera une de ces scènes fortes et inattendus qui sont la marque indélébile des films du grand Sam. Le personnage atteint là les rives de la folie…Le propos n'est toutefois pas totalement désespéré. "L'américain" Brock finit par ouvrir les yeux et accepter les différences qu'il jugeaient inacceptables…mais trop tard.

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Interprétation sans éclat de toute la distribution, en dehors de celles de Lee Van Cleef qui est plutôt meilleur que d'habitude dans un rôle réduit -lui aussi d'eurasien - puisqu'il n'intervient que durant les 20 dernières minutes mais il se montre plus fin que d'habitude par rapport à ce qu'on l'a vu faire durant sa première carrière, l'américaine. D'autre part, on peut voir soit de l'ironie soit…l'expression d'un lucidité sur la profondeur des convictions politiques quelles qu'elles soient dans le discours qu'il tient à sa fiancée lui disant que s'il s'est engagé dans les troupes communistes c'est parce qu'il ne gagnait pas assez bien sa vie dans son ancien métier d'instituteur !!! Mais Fuller, en quelques touches, en dresse un portrait plutôt sympathique, puisqu'il est -lui- attentif au sort d'un enfant qui n'est pas de lui...Cela dit, c'est celle d'Angie Dickinson qui domine le film même si elle ne justifie son surnom de Lucky Legs qu'au tout début du film parce qu'après ces scènes d'introduction, dès que le commando se mettra en route on ne verra plus les plus célèbres guiboles d'Hollywood (après celles de Cyd Charisse). Au lieu de çà : vêtements paramilitaires et casquettes ! Or, Angie Dickinson habillée comme Bob Denard, même si c'est justifié par le sujet, c'est pas juste ! Une bizarrerie à signaler, deux apartés musicaux surprennent de la part de Fuller car par 2 fois Nat 'King' Cole chante la chanson thème du film "China Gate". Certes, la seconde fois, la chanson débute juste avant le générique final et est bien amené, en revanche la première irruption de la chanson surprend un peu d'autant plus que la chanson que NKC interprète pour l'enfant chinois au milieu des ruines n'est pas chantée à capella mais accompagnée par un orchestre invisible…Certes, on a vu pire ailleurs mais c'est tout de même étrange chez Fuller. Le chanteur (et occasionnellement acteur) avait accepté de faire le film pour un cachet minime alors peut -être que Sam a voulu en profiter.

A propos de budget, à l'évidence celui dont il disposait pour ce film était réduit…et parfois çà se voit. Je ne reviens pas sur les aléas de la production mais je juge du résultat. La progression du commando se fait dans un décor de jungle trop visiblement reconstitué en studio. Les transparences sont vilaines, notamment une infâmie représentant un ensemble de temples, avec au premier plan une statue en carton patte. Des 6 films de Samuel Fuller se déroulant en Asie ou montrant une communauté asiatique (The Crimson Kimono), China Gate est celui que j'aime le moins. C'est même pour moi le moins bon Fuller avec Le démon des eaux troubles mais je précise que ce jugement n'inclut pas les films de la dernière partie de sa carrière tournés après The Naked Kiss. China Gate était resté inédit en France. Il n'aurait pas été distribué chez nous en raison du prologue pourtant plutôt pro-français mais dans lequel le commentaire en voix off montrait toute l'ambiguité et l'ambivalence de la colonisation française…comme toutes les autres. D'un coté, l'apport du "génie" français : ses ingénieurs, ses médecins, ses instits, etc…mais une occupation non désintéressée qui a bien profité au conquérant. Pas de quoi sauter au plafond mais Romain Gary -le consul de France à Los Angeles- qui avait voulu voir le film avait du remettre un rapport suffisamment sévère pour que le film ne trouve pas de distributeurs.
Je ne sais pas d'ou sort le titre que l'on voit parfois "Porte de Chine", le titre d'une diffusion TV ? Le titre Belge " Commando chez les Viets ", s'il est plus inventif que le français est aussi plus débile. Vu en VOST