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Scénario : Denis et Terry Sanders
D'après le roman de Norman Mailer
Image : Joseph LaShelle
Musique : Bernard Herrmann
Produit par Paul Gregory (RKO)
mais distribué par Warner

1958    Durée : 131 min

Avec :

Aldo Ray (Le sergent Croft)
Cliff Robertson (Le lieutenant Hearn)
Raymond Massey (Le général Cummings)
Richard Jaeckel (Gallagher)
Lili St. Cyr (Lily)
Barbara Nichols (Mildred Croft)

Impossible de résumé un tel film…L'essentiel de l'action se déroule sur une ile indéterminée du Pacifique occupée par les japonais. On assiste au débarquement puis alors que les troupes américaines sont bloquées par des ennemis dissimulés en grand nombre dans des poches de résistance difficiles à prendre, le gros des troupes japonaises restant invisible, le comandant en chef de l'opération, le général Cummings décide d'envoyer une compagnie vers une colline qui domine la région pour identifier l'emplacement et l'importance des troupes ennemis. Par ressentiment à son égard, le général donne le commandement de cette mission dangereuse au jeune et inexpérimenté Lieutenant Hearn qui s'attire ainsi la méfiance des hommes de troupe et l'inimitié du sergent Croft qui commandait la compagnie jusque là…

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Un film construit en deux parties. Dans la 1ère, 3 personnages exposent leurs conceptions de la guerre et la façon dont elle doit être menée. Il y a d'abord le général Cummings (Raymond Massey), un vieil officier convaincu que pour obtenir des résultats, il doit mener ses hommes d'une main de fer, instiller la peur chez ses hommes et les briser pour qu'ils craignent encore plus leurs supérieurs que l'ennemi. C'est le même discours que tient à ses hommes le sergent Croft (Aldo Ray), impitoyable avec les ennemis comme avec les hommes de sa compagnie. Si le général est le théoricien, son relai sur le terrain sans que jamais ils ne soient en contact, c'est le sergent Croft sauf que ce dernier ne s'en tient pas aux discours. Ses conceptions sur la guerre et la façon dont elle doit être menée se traduira en actes. Entre les deux, par son grade comme pour les conceptions qu'il affiche, il y a le lieutenant Hearn (Tony Richardson), un officier humaniste qui s'opposera d'abord à Cummings puis à Croft dans la seconde partie du film qui suivra la progression de la compagnie infiltrée en territoire ennemi. Les travaux pratiques en quelques sorte car on verra l'application sur le terrain de ces conceptions et les conséquences de ses conflits de personnalité, tout à fait concrètement en raison des choix plus ou moins justes qui seront fait et leurs conséquences parfois tragiques qu'ils auront pour les hommes de la compagnie.

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Avant çà, c'est aussi dans la 1ère partie, que l'on aura la partie "les nus"…du titre, c'est à dire les femmes, omniprésentes malgré leur absence. C'est pour ainsi dire uniquement par les femmes et la sexualité que Walsh (adaptant Mailer) résumera -et utilisera de manière symbolique- le contraste entre la vie civile et le comportement guerrier des hommes en présence. Mais cette "obsession" des femmes ne passera que par l'imaginaire, le souvenir et les rêveries des hommes à part dans le préambule qui fait office de prologue tout à fait distinct du reste du film qui débute par une longue séquence montrant les soldats passant une soirée dans un baraquement en retrait des combats. Ils boivent, parlent haut, se battent, parlent des femmes surtout, de leurs petites amies. Certains en ont d'ailleurs parmi les "artistes" légèrement vêtus qui animent les lieux. Après çà, on ne verra effectivement aucune femme sauf qu'elles seront omniprésentes dans l'esprit des combattants. Une façon sans doute de conjurer la peur car dès le lendemain de la soirée libre des soldats, ils débarquent sur une ile indéterminée tenue par les japonais. Mailer et les scénaristes établissent même un lien entre l'attitude des hommes vis à vis des femmes et leurs comportements de guerriers. Les souvenirs des soldats sont presque tous directement érotiques pour ne pas dire clairement sexuels même si Raoul Walsh se plaignait que l'on avait censuré un film dont il disait, parlant des producteurs et du studio : "Ils ont coupé les nus et ils ont laissé les morts ". En fait, le film montre le maximum de ce que l'ion pouvait montrer en 1958. La frustration sexuelle des hommes y est même plutôt démonstrative. Elle est exprimée par les hommes de troupe : Un soldat amuse toute la compagnie lorsqu'il leur montre ce qu'il a fait peindre à l'intérieur de son duvet par un peintre professionnel, le portrait grandeur nature d'une femme. Il se roule dedans et plus tard l'exhibera pour amuser les copains mais cette frustration se traduit surtout par les rêves et les rêveries des principaux personnages par lesquels Mailer cherche à démontrer que les frustrations et les rancoeurs des uns en raison de l'échec de leurs vies privées rejaillira sur leurs comportements de guerriers. Alors qu'un violent orage éclate, le Sgt. Croft s'abrite sous un camion et commence une rêverie pendant laquelle il se revoit dans les premiers temps de la rencontre avec sa femme. L'enthousiasme et l'émerveillement qu'ils affichent et leur dialogue montrent qu'ils viennent manifestement de faire l'amour. Plus tard, Croft rêvera à nouveau de sa femme mais pour un sale souvenir. Il se rappelle un retour imprévu à son domicile au cours duquel il surprend sa femme avec un autre homme. C'est Croft lui-même qui plus tard au cours d'un échange avec ses hommes révèlera la suite des événements, la rupture avec sa femme, et qui leur dira -coupant une conversation des soldats- de ne pas se faire d'illusions sur le comportement de leurs femmes respectives qui, alors qu'ils sont au combat, doivent s'amuser et profiter de la vie en leur absence. Le sergent Croft est montré comme littéralement obsédé par ses souvenirs et ses discours sur l'infidélité des femmes reviendront à 2 ou 3 reprises.

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Les rêves du lieutenant Hearn sont plus heureux. Au cours de son seul rêve, Il se revoit avec plusieurs femmes et manifestement sa vie sentimentale est beaucoup plus satisfaisante. C'est d'ailleurs ce qu'il dit un peu imprudemment au général Cummings dans la scène clé du film qui intervient au bout d'une heure. Alors que des divergences étaient déjà apparues entre le général et son second aux sujets des privilèges dont bénéficient les officiers, l'opposition reprend de plus belle au cours d'une partie d'échec entre les deux hommes. La conversation reprend de manière d'abord détendue. On commence à comprendre le ressentiment de Cummings qui voudrait être compris par le jeune Hearn dont il a connu le père. On en apprend ainsi un peu plus sur Hearn, visiblement un homme issu d'un milieu privilégié dont le père fut un brillant officier avant de devenir un homme d'affaires prospère. Le jeune lieutenant fait d'ailleurs le rapprochement entre le discours du général vis à vis de ses hommes avec celui que tient son père au sujet de son personnel qu'il traite : "comme du bétail ou des machines sans âme". L'échange se raidit à nouveau mais il dégénère vraiment lorsque le général commence à livrer des informations sur sa vie privée. Après que Hearn se soit vanté devant le général de ses succès féminins, lui révélant avoir plusieurs maitresses et aucunement l'intention de se marier, le général lui dira avoir toujours aimé sa femme et n'avoir jamais pensé à la séparation malgré le fait qu'ils n'ont pas eu d'enfants. Une révélation qui provoque un discret sourire chez Hearn et qui provoque une réaction hargneuse du vieil homme : " Vous croyez que c'est moi, n'est ce pas ? "…et sa colère. Encore une fois, Walsh (et surtout Mailer) "psychologise" beaucoup, laissant entendre que l'infertilité assimilée parfois dans "l'inconscient collectif" à l'impuissance crée une distorsion entre l'attitude virile de l'homme de pouvoir qui est affiché et l'image "profonde" qu'il a de lui-même et de sa virilité. Çà se double ici de son incompréhension devant celui qu'il voudrait voir comme son fils spirituel…Cummings est donc montré comme un homme frustré et déçu par sa vie privée…tout comme Croft, le mari trompé, dont l'échec de la vie sentimentale, conditionne en partie le comportement. Quoiqu'il en soit, la scène se termine par un coup de téléphone du général qui recommande le Lt Hearn pour une mission dangereuse que doit mener le bataillon de Croft...

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La dernière heure nous montre donc la progression de la patrouille et c'est du grand cinéma qui rappelle souvent des choses vues notamment dans Aventures en Birmanie (Objective Burma) en tout cas visuellement çà y ressemble…car pour la psychologie des personnages on est plus proche d'un autre film montrant lui aussi une compagnie isolée, c'est le Côte 465 (Men in War) d'Anthony Mann. Alors que l'on s'attend, en raison des scènes précédentes, à une confrontation immédiate entre Hearn et Croft, il n'en est rien. On avait vu auparavant ce dernier abattre des prisonniers japonais, employer des hommes pour ôter les dents en or des cadavres et les garder en collier autour de son cou, etc…Mais Croft est tout de même montré comme un chef compétent et respecté de ses hommes, bien que craint par eux. D'ailleurs, dans un premier temps, Hearn le respecte et écoute ses conseils avisés malgré son hostilité préalable et le jeune lieutenant commence même à gagner le respect des hommes de troupe mais très vite çà se gâte. [spoiler]…D'abord quand Croft veut abandonner un soldat grièvement blessé alors que Hearn est prêt à utiliser deux hommes pour le ramener. Par la suite, Croft ment délibérément au sujet de la soi-disant absence des japonais dans un secteur que les hommes ont été chargée d'explorer…Puis tente d'envoyer le Lt. Hearn à la mort pour s'en débarrasser. Il est clairement montré comme un homme aux tendances suicidaires et au bord de la folie qui provoquera la mort d'un de ses hommes, la grave blessure d'un autre, menacera de mort un troisième.

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Mailer (et Walsh ) prennent clairement parti contre Cummings et Croft et d'ailleurs pour ce qui est de "la grande histoire", c'est un colonel désobéissant aux ordres de Cummings qui permettra la victoire des troupes américaines et -en dépit des discours cyniques sur les motivations humaines de Croft et Cummings- c'est bel et bien le dévouement de 3 hommes qui sauveront la vie du Lt. Hearn, en le transportant sur 25 km à travers la jungle pour qu'il soit ramené à temps pour être soigné. Ce film qui nous montre un vieil officier buté, réactionnaire et aux tendances fascisantes et un sous-officier névrosé gagné par la folie et les graves conséquences que leurs décisions entrainent, peut être considéré comme un des grands films antimilitaristes qui virent le jour durant les années 50 (après ceux d'avant guerre)

J'ai toujours considéré ce film comme le meilleur film de guerre de Raoul Walsh mais je sais que cet avis est loin d'être majoritaire, de nombreux cinéphiles préférant Objective Burma. C'est un film de guerre que l'on peut qualifié de "psychologique" dans lequel les discours et les symboles sont certes un peu trop démonstratifs et appuyés mais çà reste pour moi, à l'issu de cette nouvelle vision, le plus riche film de guerre de Walsh. Le trio d'interprètes principaux est remarquable. Raymond Massey en vieux général obtus est sur une vitesse mais il est excellent. Cliff Robertson trouve un de ses meilleurs rôles dans celui de cet officier humaniste. Enfin, Aldo Ray est formidable en sous-officier aux pulsions suicidaires. En revanche, je suis un grand admirateur de Bernard Herrmann mais je trouve que cette fois sa musique est trop omniprésente, tonitruante et parfois agaçante. Par moment il recycle des thèmes antérieurs mais en "agravant" sa partition par l'omniprésence des cuivres mais par exemple la progression du détachement de Croft dans des paysages de jungle qui rappellent objectif Burma pouvaient se passer de musique. En revanche le thème principal qui ouvre le film et que l'on retrouve dans la partie finale est lui très bon. Vu en VF et en VOST. Le film avait été édité en vhs en version française dans une copie correcte (et semble t'il aussi en vost mais je ne l'ai pas eu en main) et il a été diffusé à la TV en vost mais pas hier. Double aberration : pas de passage TV depuis des lustres…et pas de DVD disponible.