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Produit, écrit et réalisé par Delmer Daves / Producteur associé : Harmon Jones (20th Century Fox) / Scénario écrit d'apres une pièce de Richard Walton Tully / Image : Winton C. Hoch / Musique : Daniele Amfitheatrof 

Avec Louis Jourdan (André), Debra Paget (Kalua), Jeff Chandler (Tenga), Maurice Schwartz (Kahuna), Everett  Sloane (le banni), Prince Lei Lani (le chef), Jack Elam (le marchand)

 

Après avoir passé plusieurs années en Europe, Tenga, le fils du chef d'une tribu polynésienne, revient sur son ile natale en compagnie de André, un français avec lequel il s'était lié d'amitié durant ses études. André est très bien accueilli par la population et par le père de Tenga, le souverain de l'ile, moins par le Kahuna, le sorcier qui fait de sombres présages en raison de la présence de cet européen qui en s'installant sur l'ile va perturber son équilibre…Or ses prédictions semblent se réaliser. Malgré les avertissements de Tenga qui lui avait enseigné les tabous tribaux qu'André se devait de respecter,  notamment ceux touchant les jeunes filles non encore mariées, André et Kalua, la soeur de Tenga, tombent amoureux et brisent un tabou lorsqu'ils se parlent en secret sans y avoir été autorisé. Les deux amoureux vont devoir se soumettre à un certain nombre de rituels mais çà ne suffira pas à apaiser les dieux…

Bien qu'il fasse encore une fois la preuve de sa grande curiosité intellectuelle pour les cultures différentes et bien que sa volonté manifeste était de faire passer une nouvelle fois un message de tolérance, Delmer Daves semble cette fois encore plus perplexe qu'à l'accoutumée sur les possibilités d'entente entre des êtres humains culturellement trop différents. Il explore cette fois les limites du multiculturalisme en montrant des personnages incapables de s'adapter à des cultures trop différentes de celles ou ils ont grandis et surtout les difficultés rencontrées par un couple interracial qui rappellera celui de son film précédent, La flèche brisée, mais le propos est cette fois encore plus pessimiste…et surtout plus ambigu. Il semble cependant que le metteur en scène -qui était aussi comme dans au moins 50 % des cas le scénariste de son film- ne soit pas totalement responsable de la fin de celui ci et qu'il n'est pas responsable non plus de la voix off finale qui nous rabâche une "morale de l'histoire" qui contredit une bonne partie du propos du film en venant défendre globalement tous les aspects de toutes les cultures, sous entendu, y compris ce qui relève pour le coup du fanatisme religieux. Or, cet appel au respect de toutes les coutumes quelles qu'elles soient pousse la leçon de tolérance un peu trop loin après  la violence qu'elles auront engendré. Comme dans le western déjà cité,  l'idylle entre deux jeunes gens innocents passionnément amoureux se terminera en tragédie. Mais si dans l'esprit de Daves, ce film devait sans doute être le pendant exotique, la suite logique de La flèche brisée,  il en est plutôt le codicille tant il contredit selon moi au moins partiellement le message du film antérieur, pas seulement parce qu'il inverse les rôles, les responsables de la tragédie à venir étant cette fois clairement les autochtones contrairement au western qui précédait dans lequel, faisant suite à un récit équilibré qui montrait qu'il y avait des bons et des mauvais du coté des blancs comme du coté des indiens, c'était par les conquérants qu'arrivait le drame. Ici,  le couple interracial est victime de l'intolérance des autochtones qui ne sont plus seulement montrés comme les victimes de l'histoire, comme des peuples colonisés et vaincus ou -si l'histoire est prise en cours de route- comme de bons sauvages contraints de défendre leur territoire contre son envahissement. 

 

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Dans La flèche brisée, Daves faisait de son couple des victimes d'un contexte historique qui causait la perte des êtres les moins bien armés, victimes collatérales de la lutte que se livrait les plus extrémistes des adversaires prêt à tout pour défendre ce qu'ils croyaient être les intérêts de leurs peuples respectifs. Dans L'oiseau de paradis, Daves défend évidemment toujours "son" couple dans l'adversité et le propos complète tout de même celui du film précédent, mais la leçon de tolérance est beaucoup plus ambiguë car cette fois la violence qui s'abat sur le couple n'est plus seulement ou plus principalement la conséquence de conflits plus vastes entre des peuples incapables de se partager raisonnablement et équitablement un territoire,  l'intolérance est d'une certaine manière inscrite dans les coutumes et les croyances des peuples. La 1ère ambiguité étant que  Daves qui s'était entouré de spécialistes de la culture polynésienne dans un soucis de sérieux et d'exactitude et surtout avec l'intention de faire comprendre cette culture…nous montre aussi et surtout le nombre considérable de choses interdites et tabous dans la culture polynésienne. Or, si une partie de ces rites pourra sembler amusant -c'est d'ailleurs l'effet qu'ils produiront parfois sur André, d'abord curieux voire émerveillé par les pratiques surprenantes de ses hôtes, d'autres pratiques des habitants du paradis terrestre sont beaucoup plus barbares. Ce sont sans doute les réponses…violentes que les organisations sociales tribales ont trouvées pour résoudre les problèmes posées par une nature sauvage dont les soubresauts peuvent être eux-mêmes violents.  Les évènements qui se produiront dans le final démontreront d'ailleurs  que le sorcier avait raison lorsqu'il annonçait que l'arrivée d'un étranger sur l'ile perturberait son équilibre et provoquerait des catastrophes. Celles ci relèvent d'ailleurs parfois -tout comme les réactions qu'elles entrainent- davantage du film fantastique que du film d'aventures mais en voyant ces phénomènes extraordinaires : ces rivières de sang, ces épreuves infligées aux amoureux pour apaiser les dieux et ces autres rites plus ou moins barbares incluant les sacrifices humains, on pense à certains péplums…et aux récits de l'ancien testament…et on y repense forcément en écoutant le fameux long discours final appelant à la tolérance pour les coutumes des autres, quelles qu'elles soient.    

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 Toutefois, si les barrières posées entre les amoureux ne seront cette fois pas le fait des "envahisseurs", le(s) blanc(s) ne débarquant pas cette fois ci en conquérant, la méfiance qu'inspire André -et même son rejet radical par le sorcier de l'ile- s'explique en partie par les rencontres antérieures des autochtones avec les occidentaux. Voici la situation de départ et "l'historique" des relations entre blancs et polynésiens tels qu'ils sont exposés dans le film. On découvre les deux principaux personnages masculins à la toute fin du voyage de retour de Tenga vers son ile. Tenga (Jeff Chandler), un «canaque» (c'est ainsi qu'il est nommé dans la VF) a été incapable de s'adapter à la vie occidentale et même s'il ne s'en explique jamais vraiment, parlant tout de même d'une impossibilité pour un homme ayant grandi dans une culture si différente de s'adapter à la culture occidentale,  le racisme qu'il a du subir n'est sans doute pas pour rien dans cet échec. C'est symbolisé par le premier personnage qui intervient au tout début du récit. A bord du bateau,  un marchand raciste (incarné par Jack Elam) se moque de Tenga et le provoque avant d'apprendre son identité "princière" et de révéler au passage à André Laurence (Louis Jourdan) que Tenga n'est pas tout à fait un "canaque" mais qu'il est le petit fils d'un marin européen qui avait débarqué jadis sur l'ile ou vivait aujourd'hui sa descendance et qu'il y avait vécu vénéré comme un dieu.  Voici pour la rencontre positive (si on veut car d'une certaine manière, cette première rencontre et la position initiale des uns et des autres annoncent déjà la catastrophe à venir…). On l'apprendra en cours de route en recevant les informations au feu et à mesure du récit, la dernière confrontation avec un blanc avait en revanche causé beaucoup de troubles sur l'ile. Le marin anglais (incarné par un formidable Everett Sloane)  qui avait débarqué sur l'ile des années avant André Laurence avait brisé tant de tabous et s'était montré tellement violent qu'il avait été banni de l'ile principale et rejeté sur un ilot qu'il occupe encore avec ses enfants qui lui servent d'esclaves. Ça, c'est en tout cas la version des habitants de l'ile, y compris celle de Tenga qui fera de cette rencontre entre André et le banni, une sorte de point de non retour pour son ami.  

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Bien qu'il ne soit pas hostile à l'idylle en train de naitre entre son ami et sa soeur, Tenga montrera à partir de là les limites de sa bienveillance à l'égard d'André car s'il a provoqué la rencontre avec le banni, c'est pour mettre en garde André contre les risques d'échec de son intégration. Il sent déjà qu'André aura le plus grand mal à se plier aux coutumes immuables réglant la vie des habitants de son ile. A son retour, il lui demande donc d'être bien certain de vouloir rester parmi eux et d'épouser Kalua…lui promettant de le tuer de sa propre main s'il abandonnait ou trahissait Kalua ou son peuple. Ce n'est pas encore le pont culminant du désenchantement d'André qui prendra conscience plus tard qu'il lui est impossible d'accepter  toutes les règles coutumières de ses nouveaux amis…Il avait pourtant commencé par être émerveillé par la beauté de l'ile…et par celle de Kalua mais l'émerveillement initial d'André va peu à peu s'estomper. D'abord surpris, parfois amusé, il prendra progressivement conscience de tous  les tabous pour lui incompréhensibles réglant la vie de la communauté. Cette apprentissage d'abord bienveillant va se faire sous la direction de Tenga, un personnage inventé par Delmer Daves et qui n'avait pas d'équivalent ni dans la pièce originale ni dans sa première adaptation cinématographique tourné par King Vidor en 1932. La création de ce personnage permet à Daves d'avoir un porte parole "pratique" pour expliquer sur le long terme à André…et aux spectateurs, les us et coutumes des Polynésiens. 

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Dans ce rôle de Tenga, Jeff Chandler recycle son interprétation de Cochise du film précédent….et ce registre limité mais acceptable fait de dignité et de solennité est tout à fait adapté à ce personnage qui ressemble beaucoup au chef indien qu'il interprétait dans La flèche brisée.  Mais le film repose surtout sur les deux autres interprètes principaux. Louis Jourdan et Debra Paget ne sont pas de grands interprètes mais l'alchimie entre les deux crève l'écran. Ces deux là ne sont habituellement pas d'une expressivité extraordinaire mais ils sont ici très bien dirigé par leur metteur en scène qui  prolonge les plans exaltant la beauté de ses interprètes, leur fascination réciproque et leur insouciance. Comme il l'avait déjà fait pour d'autres interprètes féminines, il fait paraitre cette jolie fille qu'était Debra Paget encore plus belle que d'habitude. Elle n'a -je crois- jamais été aussi bien filmé que dans Bird of Paradise…Mais c'est tout le film qui visuellement est une splendeur. Le Technicolor flamboyant et une très belle photographie du grand Winton C. Hoch qui travailla notamment à plusieurs reprises avec John Ford sur certains de ses plus beaux films en couleurs (Le fils du désert, La charge héroïque, L'homme tranquille ou La prisonnière du désert) nous donnent de magnifiques images des iles (plusieurs iles Hawaïennes) sur lesquels le film a été tourné.

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Comme dans son film précédent, Daves défend des amoureux innocents pris dans des tourmentes qui finissent par les engloutir. Si le film reste intéressant, comme je l'ai déjà laissé entendre je trouve la démonstration cette fois ci un peu ambiguë….mais c'est peut-être la conséquence d'un athéisme quasi hystérique. En tout cas d'un coté il nous montre de manière semble t'il sérieuse et respectueuse ce peuple…pour ensuite nous montrer qu'ils vivent dans une "nuit religieuse"…et on ne peut guère soupçonner Daves d'avoir voulu nous montrer le bon chemin vers la vrai foi. Pas trop son genre…mais c'est peut être en revanche celui des producteurs.  C'est comme çà que j'interprète le long discours final prônant -après un tel récit- une tolérance sans réserves vis à vis des autres cultures, avec pour sous entendu selon moi vis à vis de toutes les religions. Ce qui est sûr c'est que Delmer Daves désapprouvait une fin selon lui imposée par la production…tout comme le fameux discours final. Dans une lettre adressée à Bertrand Tavernier publiée dans Amis Américains, le metteur en scène affirmait qu'à l'époque du tournage les producteurs ne pouvaient toujours pas tolérer une fin heureuse pour les histoires d'amours interraciales !..ajoutant que le 1er film qui avait montré une histoire d'amour entre un européen…et en l'occurrence une asiatique qui finissait bien sera La flamme pourpre (The Purple Plain) de Robert Parrish qui sorti seulement 3 ans plus tard. Pour finir sur une note sérieuse, cette histoire édifiante sur les moeurs des peuples barbares a eu un certain effet sur moi. La volte face est en cours mais il me faut rendre grâce  à notre bonne vieille religion d'homme civilisé qui nous permet de faire à peu près n'importe quoi depuis que le chef de la tribu à accepter de se sacrifier pour tout le monde (Erreur vieux, seulement les chrétiens). Bon, c'est sûr que le personnel en rajoute depuis pour nous faire expier notre faute de ne avoir pas reconnu le patron à temps mais au moins on  a pas  besoin de renouveler le bail avec dieu en étant obligé de sacrifier de temps à autre des enfants innocents ou nos plus jolies gonzesses. A voir mais pas un indispensable du maitre. Vu d'abord en VO puis récemment en VF.