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Réalisation : Henry King / Produit par Nunnally Johnson (20th Century Fox) / Scénario : Sonya Levien et Charles E. Drake / Image : Daniel B. Clark et John F. Seitz / Musique : R. H. Bassett et Cyril J. Mockridge

Avec Jean Hersholt (Le docteur John Luke), June Lang (Mary MacKenzie), Michael Whalen (Tony Luke), Slim Sumerville (Jim Ogden), John Qualen (Asa Wyatt), Robert Barat (MacKenzie), Jane Darwell (Mme Graham)

A Moosetown, une petite ville isolée au nord du Canada, tout le monde vit de l'exploitation forestière, la plupart des hommes étant employés à l'abattage des arbres ou à la grande scierie. John Luke, le seul médecin de la ville ne manque pas de travail pour avoir à prendre soin de tous ces ouvriers et leurs familles. Sa vie quotidienne est rythmée par celle de la communauté. Les événements se succèdent, parfois dramatiques quand les accidents plus ou moins graves touchent les hommes exposés à des métiers dangereux, ou amusant parfois lorsqu'une nouvelle naissance s'annonce chez les Wyatt, dont la famille déjà nombreuse n'empêche pas Asa, le père, d'annoncer chaque hiver l'accouchement annuel de Mme, provoquant l'hilarité de toute la ville. Un hiver, au moment ou le docteur s'apprêtait à prendre un peu de repos à Montreal, il est contraint de rester quand une épidémie de diphtérie se déclare. Les réserves de médicament s'épuisant très vite, le docteur Luke est contraint de faire appel à son frère, lui aussi médecin mais dans un hôpital de Montreal. Ce dernier envoie en urgence son fils Tony avec le sérum demandé mais son avion endommagé à l'atterrissage ne lui permettant pas de repartir et l'inaccessibilité de la ville en hiver rendant impossible un dépanage, Tony et son co-pilote sont contraints de passer tout l'hiver à Moosetown. C'est ainsi qu'il fait la connaissance de Mary, la fille du contremaitre de l'usine et que les deux jeunes gens tombent amoureux…


L'évènement qui a engendré ce film est pour le moins inhabituel, c'est la naissance exceptionnelle de quintuplés dans une famille canadienne en 1934, d'autant plus exceptionnelle que les soeurs Dionne sont réputées être les premières à avoir survécus au delà de leur petite enfance. Cette naissance multiple eu donc un retentissement mondial et engendra un business lucratif (voir ci-dessous)…que le cinéma exploita aussi puisque les fillettes apparaitront dans 4 films de 1936 à 1938. C'est l'avisé Darryl Zanuck qui dégaina le plus vite et s'assura contre 100 000 $ l'exclusivité de l'histoire pour s'en servir dans un sujet de fiction. Il dépêcha sur place Sonya Levien qui avait déjà écrit plusieurs scénario pour Henry King et plusieurs films de Will Rogers, lequel était initialement prévu pour interpréter le rôle du médecin qui fit naitre les enfants. Malheureusement, Rogers fut tué dans un accident d'avion en 1935 et il fut remplacé par Jean Hersholt…et on ne perd pas beaucoup au change car il est formidable dans un rôle semblant fait pour lui. Heureusement d'ailleurs que le film tourne essentiellement autour de la personnalité du médecin contrairement à ce que pourrait laisser supposer l'affiche (qui est la tête de gondole du film). En réalité, la naissance des quintuplés et ses conséquences n'occupent que les 20 dernières minutes du film et ce n'est pas la partie la plus intéressante même si elle est la plus drôle.

Cette naissance était donc un "produit d'appel" et d'ailleurs, comme le prévoyait Zanuck, le film fut un immense succès. Il fallait toutefois construire une histoire solide qui amène jusqu'à ce final surement très attendu à l'époque…et elle l'est même si la naissance crée une certaine rupture avec le reste du récit puisque à partir du soir ou Asa Wyatt, le père de famille, vient réclamer son médecin habituel malgré le rejet dont il est victime et même en dépit de l'interdiction d'exercer qui le frappe à ce moment là, le récit se concentrera essentiellement sur les fillettes. Mais l'essentiel et l'intérêt du film sont ailleurs, c'est une de ces chroniques campagnardes dans lesquelles Henry King excellait. Il s'attache à décrire cette communauté de manière drôle, sensible et émouvante en se penchant plus particulièrement sur la personnalité de son médecin dévoué et désintéressé. Le scénario exploite d'ailleurs de manière semble t'il très romancée les souvenirs du véritable médecin Allan Roy Dafoe mais sans dramatisation excessive, mêlant même beaucoup d'humour à son récit en raison de la truculence de certains personnages (Asa Wyatt, le père de famille nombreuses avant même la naissance des quintuplés ; l'agent de police incarné par Slim Summerville ; le co-pilote de Tony Luke). D'autre part, on constate simplement les dangers auxquels s'exposent les travailleurs du bois, c'est à dire presque tous les gens de la région. L'accident finalement dans gravité qui touche aux jambes un employé de la scierie écrasé par un tronc renvoi aux images d'un autre ex-employé de la scierie devenu magasinier à qui il manque une jambe. Puis l'épidémie de diphtérie permet à Henry King d'introduire quelques séquences dont il a le secret, notamment l'image d'une mère cherchant sa petite fille à travers la vitre embuée du bâtiment inaccessible dans lequel ont été regroupé tous les malades, et qui voyant un prêtre s'approcher du lit comprendra qu'il n'y a plus rien à faire pour elle.

Ses séquences permettent aussi d'introduire deux personnages secondaires remarquables, la "vieille" et solide infirmière incarnée par Dorothy Peterson qui est montrée comme la seule proche et la confidente d'un médecin vivant seul, ainsi que Mary (incarnée par la très jolie June Lang), la fille de Mackenzie, le contremaitre de la scierie, qui se dévouera au service des malades à l'insu de son père, ce qui entrainera l'inimitié de cet homme rude à l'égard du médecin. Une situation qui ne sera pas sans conséquences quand plus tard sa fille tombera amoureuse du neveu du docteur. Ce neveu, Tony Luke, un jeune homme issu d'un milieu aisé, venant de la ville, un brin casse cou et bagarreur est immédiatement rejeté. En dehors de la romance (charmante mais sans grand intérêt), son arrivée permet d'introduire aussi quelques séquences d'aviation très spectaculaires mais qui ne s'intègre pas forcément au reste du récit.

Beaucoup plus intéressantes sont les séquences ou Henry King et sa scénariste s'attachent à décrire les conflits entre le médecin et les responsables de la scierie, MacKenzie d'abord mais aussi et surtout avec le grand patron vivant à Montreal. Ce dernier n'entend rien des demandes successives de Luke pour améliorer le sort de ses employés. Il refuse d'abord d'envoyer en urgence le sérum pour soigner les malades puis rejetera la construction d'un hôpital à Mooseport que Luke réclamera en vain. Il cherchera même à l'évincer en raison de l'audace du discours que tiendra Luke au milieu de tous les notables réunis autour du grand patron au cours d'une réception. Ce discours du docteur est une scène admirable renvoyant aux monologues bouleversants des films de Ford auxquels il fait penser, avec en premier lieu celui du Docteur Bull sorti 3 ans plus tôt. Je préfère sans doute le film de Ford mais ce " Country Doctor " vaut largement le détour...

Ce film a eu une suite, Reunion de Norman Taurog avec les mêmes comédiens, puis en 1938, Five of a Kind, un 3ème opus fut tourné avec dans le casting le soutien de Claire Trevor et de Cesar Romero. On tentait d'y faire chanter les fillettes et Il semble que Zanuck rêvait de poursuivre l'exploitation du filon des soeurs Dionne (comme les Martine) sous toutes ses formes mais la médiocrité de ce dernier opus (et son insuccès) stoppa la série. Le personnage du généreux médecin resurgit malgré tout car Jean Hersholt fut par la suite d'une série de film mettant en scène un médecin, le Dr. Christian qui fut d'abord un énorme succès radiophonique puis le personnage principal de 3 films et enfin dans les années 50, une série TV dans laquelle Jean Hersholt ne jouait que dans quelques épisodes, le rôle échouant ensuite à MacDonald Carey. Vu en vost. Edité comme les précédents dans la collection Archives Fox (en VO non st)

Notes : Les soeurs Dionne (Yvonne, Cecile, Marie, Annette et Emilie) nées en 1934 au Canada dans l'Ontario mais dans une famille francophone sont réputées être les premiers quintuplés à avoir survécu au delà de leurs premiers jours. Aussitôt après, cette naissance exceptionnelle a été exploitée, y compris par les parents Dionne qui, comme dans le film d'Henry King, avaient déjà 5 enfants. Elles furent exhibées dans des foires, retirées à leurs parents pour cette raison mais elles furent au moins autant exploitées par la suite, y compris par les autorités de l'Ontario. Le rôle du médecin qui les avaient sous sa garde est très ambigu mais , enfin, grâce aux fillettes l'hôpital fut effectivement construit…mais il servit aussi à l'exhibition des soeurs Dionne que les touristes pouvaient voir dans l'hôpital à travers un grillage…et le Quinttour devint l'attraction à voir dans les années 30, l'hôpital étant lui-même à l'intérieur d'un Quintland, une sorte de parc d'attractions comportant boutiques de souvenirs, hôtel et restaurant. En 1934, plus d'un million de touristes vinrent au Canada les voir (plus que les chutes du Niagara) et au total l'exploitation du filon Dionne Sisters -qui vécurent plus ou moins enfermées pendant des années- aurait rapporté plus de 50 millions de dollars. De cette argent, les soeurs ne virent jamais la couleur. Ce n'est qu'en 1998 que les survivantes touchèrent un dédommagement conséquent pour leurs années d'exploitation...

Un documentaire de la CBS datant de 1978 montre le contraste entre les 3 fictions de la Fox…et la réalité du sort réservé aux fillettes. Je passe sur d'autres détails sordides pour passer à la suite et fin …L'une des soeurs est décédée à 20 ans, une autre à 35, une 3ème en 2001 et il en reste donc 2 encore en vie.

 

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